culture

Frédéric Martin, éditeur au Tripode : « Un livre peut faire basculer le destin d’un lecteur »

Ils sont libraires, bibliothécaires, éditeurs, passeurs de livres en tout genre et, bien sûr, auteurs. Ces professionnels, qui placent le livre très haut, n’ont qu’une seule envie : susciter le désir de lire. Aujourd’hui, les éditions du Tripode (2/6).

Parler avec Frédéric Martin, le fondateur des éditions du Tripode qui fêteront bientôt leurs dix ans, c’est entendre, au fur et à mesure de la discussion, les noms des auteurs publiés par la maison, que ceux-ci soient de renom, Goliarda Sapienza en tête, ou plus confidentiels. Parmi ces noms, il en est un qui prend une relief particulier : Jean-Jacques Pauvert, dont la belle formule sert de devise au Tripode : « Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers ». Plus qu’un inspirateur, Pauvert est un véritable père en édition – il en est de moins prestigieux – pour Frédéric Martin. Avant de franchir le pas et de fonder sa propre maison en 2012, le jeune homme a en effet eu la chance de travailler aux côtés de cette légende de l’édition à la publication de ses mémoires, La Traversée du livre, aux éditions Viviane Hamy.« Le catalogue des éditions Pauvert est l’un des plus fous des années 1950 et 1960, assure Frédéric Martin. Cela pouvait aller de la littérature interdite, bien sûr – il s’est fait connaître, rappelons-le, en publiant, au péril de sa liberté, l’œuvre de Sade – à des auteurs comme la Comtesse de Ségur ou Raymond Roussel. Ce qui le caractérise, c’est son éclectisme toujours poussé par ce que j’appelle le bon plaisir. Il y avait chez Jean-Jacques Pauvert, comme chez moi, la conscience très forte que c’est par les livres que nous nous sommes sauvés. Quand on s’engage dans la publication d’un livre, on sait que l’on a potentiellement quelque chose qui peut faire basculer le destin d’un lecteur. On a donc une forme d’amour, d’acharnement même, à faire découvrir un livre, qui est presque un retour à l’envoyeur tant les livres nous ont donné de choses ».On a une forme d’amour, d’acharnement même, à faire découvrir un livreÉclectique et exigeantC’est peu dire que le catalogue des éditions du Tripode est éclectique. On y trouve aussi bien Vie ? Ou théâtre ?, l’incroyable roman graphique – 822 pages – de Charlotte Salomon,  que les livres de Jacques Abeille, ceux d’Edgar Hilsenrath ou Dirty Sexy Valley d’Olivier Bruneau, qui est « une parodie des films pornographiques et des films d’horreur ». « En ce moment, reprend Frédéric Martin, je travaille sur la parution d’un nouveau roman de Marc Graciano qui me bouleverse, il s’agit d’une vie de Jeanne d’Arc revisitée, et je prépare la parution en octobre du prochain livre de Bérengère Cournut, Élise sur les chemins, qui est inspiré par la vie d’Elisée Reclus. Il n’y a pas deux auteurs, voire deux livres de la maison d’édition, qui se ressemblent ».L’influence de Jean-Jacques Pauvert ne se retrouve-t-elle pas aussi dans le soin extrême apporté à la confection des livres ? « Nous sommes en effet attentifs à tous les aspects du livre : la fabrication, la maquette, le choix d’un papier, la typographie, le format, la manière aussi dont on accompagne un auteur. Publier un livre, c’est permettre à un auteur d’aller le plus loin possible dans ce que l’on perçoit qu’il a voulu faire. L’éditeur est là pour le sortir de sa solitude ». On en revient décidément toujours aux auteurs. C’est toujours d’eux dont Frédéric Martin parle en premier avant de préciser son credo en littérature : « J’ai plus l’impression de publier des auteurs que des livres. Derrière chaque livre, se cache une pensée, une sensibilité. Ce que j’aime dans les auteurs que je publie, c’est que ce sont des caractères singuliers qui, au-delà de leurs fragilités, de leurs doutes, ont un respect pour leurs sensations, leurs pensées. Ils sont presque incorruptibles ».« Plus une œuvre est importante, plus elle est en danger »Parmi ces auteurs, impossible de ne pas revenir sur le « cas » Goliarda Sapienza et l’incroyable aventure de la publication de L’Art de la joie : « Ce livre, indépendamment de ce qu’il m’a apporté sur le plan personnel, m’a permis de comprendre ce qu’était le métier d’éditeur. L’Art de la joie a été publié à compte d’auteur par le mari de Goliarda Sapienza après sa mort. Je tombe par hasard sur ce texte, je suis bouleversé, et je me bats pour le faire lire en France ». Résultat ? En l’espace de quelques mois, L’Art de la joie se vend à 130 000 exemplaires, et en Italie les éditeurs qui avaient refusé ce texte pendant des années se battent pour le publier. « J’ai ainsi reçu une leçon fondamentale : plus une œuvre est importante, plus elle est en danger, parce que dans sa singularité, précisément, il y a quelque chose qui fait qu’elle n’est pas immédiatement assimilable. Tout le travail de l’éditeur est de faire le lien entre la chose étrange que l’on va repousser et celle que l’on va absolument adopter. Si je n’avais pas eu cette expérience avec L’Art de la joie, je ne ferais pas mon métier de la même manière ». Depuis, le Tripode ne cesse de mettre en gloire « l’extraordinaire archipel littéraire » qu’a révélé L’Art de la joie en publiant tous les livres de son auteure.Prix Renaudot 2018 pour Le Sillon de Valérie Manteau, Prix Roman France Télévisions 2019 pour Dérangé que je suis d’Ali Zamir, prix du roman Fnac 2019 pour De pierre et d’os de Bérengère Cournut, les récompenses sont aussi venues récemment adouber le travail de défricheur de Frédéric Martin, qui, plus que tout, se réjouit que la vie du lauréat soit radicalement changée après cela. Quand on aborde les titres de la prochaine rentrée, l’éditeur mentionne immédiatement 24 fois la vérité de Raphaël Meltz : « C’est un auteur que je suis depuis vingt ans. L’écriture est souvent une recherche, vous savez quand un auteur a trouvé. Là, typiquement, il y a une forme de cristallisation, c’est sa grande œuvre » conclut-il, enthousiaste.      5 livres qui ont compté dans le parcours du Tripode-    Jacques Abeille, Les Jardins statuaires : « Un roman un temps maudit, désormais mythique, que ses lecteurs placent entre les œuvres de Tolkien et Gracq »-    L’homme qui savait la langue des serpents : « Le livre culte du Tripode. Une épopée truculente à l’imaginaire foisonnant »-    Edgar Hilsenrath, Le nazi et le barbier : « Ce roman majeur d’Edgar Hilsenrath est une épopée traitant l’Holocauste avec une verve et un humour hors normes »-    Golierda Sapienza, L’Art de la joie : « Immense roman sur le désir et la liberté, c’est le chef-d’œuvre de Goliarda Sapienza, le roman d’une vie »-    Juan José Saer, L’Ancêtre : « Le livre des origines. Un bijou littéraire basé sur un fait historique, une fable universelle qui interroge le sens des destinées humaines et le pouvoir du langage »
  

Publication originale intégrale : culture.gouv.frIls sont libraires, bibliothécaires, éditeurs, passeurs de livres en tout genre et, bien sûr, auteurs. Ces professionnels, qui placent le livre très haut, n’ont qu’une seule envie : susciter le désir de lire. Aujourd’hui, les éditions du Tripode (2/6).

Parler avec Frédéric Martin, le fondateur des éditions du Tripode qui fêteront bientôt leurs dix ans, c’est entendre, au fur et à mesure de la discussion, les noms des auteurs publiés par la maison, que ceux-ci soient de renom, Goliarda Sapienza en tête, ou plus confidentiels. Parmi ces noms, il en est un qui prend une relief particulier : Jean-Jacques Pauvert, dont la belle formule sert de devise au Tripode : « Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers ». Plus qu’un inspirateur, Pauvert est un véritable père en édition – il en est de moins prestigieux – pour Frédéric Martin. Avant de franchir le pas et de fonder sa propre maison en 2012, le jeune homme a en effet eu la chance de travailler aux côtés de cette légende de l’édition à la publication de ses mémoires, La Traversée du livre, aux éditions Viviane Hamy.« Le catalogue des éditions Pauvert est l’un des plus fous des années 1950 et 1960, assure Frédéric Martin. Cela pouvait aller de la littérature interdite, bien sûr – il s’est fait connaître, rappelons-le, en publiant, au péril de sa liberté, l’œuvre de Sade – à des auteurs comme la Comtesse de Ségur ou Raymond Roussel. Ce qui le caractérise, c’est son éclectisme toujours poussé par ce que j’appelle le bon plaisir. Il y avait chez Jean-Jacques Pauvert, comme chez moi, la conscience très forte que c’est par les livres que nous nous sommes sauvés. Quand on s’engage dans la publication d’un livre, on sait que l’on a potentiellement quelque chose qui peut faire basculer le destin d’un lecteur. On a donc une forme d’amour, d’acharnement même, à faire découvrir un livre, qui est presque un retour à l’envoyeur tant les livres nous ont donné de choses ».On a une forme d’amour, d’acharnement même, à faire découvrir un livreÉclectique et exigeantC’est peu dire que le catalogue des éditions du Tripode est éclectique. On y trouve aussi bien Vie ? Ou théâtre ?, l’incroyable roman graphique – 822 pages – de Charlotte Salomon,  que les livres de Jacques Abeille, ceux d’Edgar Hilsenrath ou Dirty Sexy Valley d’Olivier Bruneau, qui est « une parodie des films pornographiques et des films d’horreur ». « En ce moment, reprend Frédéric Martin, je travaille sur la parution d’un nouveau roman de Marc Graciano qui me bouleverse, il s’agit d’une vie de Jeanne d’Arc revisitée, et je prépare la parution en octobre du prochain livre de Bérengère Cournut, Élise sur les chemins, qui est inspiré par la vie d’Elisée Reclus. Il n’y a pas deux auteurs, voire deux livres de la maison d’édition, qui se ressemblent ».L’influence de Jean-Jacques Pauvert ne se retrouve-t-elle pas aussi dans le soin extrême apporté à la confection des livres ? « Nous sommes en effet attentifs à tous les aspects du livre : la fabrication, la maquette, le choix d’un papier, la typographie, le format, la manière aussi dont on accompagne un auteur. Publier un livre, c’est permettre à un auteur d’aller le plus loin possible dans ce que l’on perçoit qu’il a voulu faire. L’éditeur est là pour le sortir de sa solitude ». On en revient décidément toujours aux auteurs. C’est toujours d’eux dont Frédéric Martin parle en premier avant de préciser son credo en littérature : « J’ai plus l’impression de publier des auteurs que des livres. Derrière chaque livre, se cache une pensée, une sensibilité. Ce que j’aime dans les auteurs que je publie, c’est que ce sont des caractères singuliers qui, au-delà de leurs fragilités, de leurs doutes, ont un respect pour leurs sensations, leurs pensées. Ils sont presque incorruptibles ».« Plus une œuvre est importante, plus elle est en danger »Parmi ces auteurs, impossible de ne pas revenir sur le « cas » Goliarda Sapienza et l’incroyable aventure de la publication de L’Art de la joie : « Ce livre, indépendamment de ce qu’il m’a apporté sur le plan personnel, m’a permis de comprendre ce qu’était le métier d’éditeur. L’Art de la joie a été publié à compte d’auteur par le mari de Goliarda Sapienza après sa mort. Je tombe par hasard sur ce texte, je suis bouleversé, et je me bats pour le faire lire en France ». Résultat ? En l’espace de quelques mois, L’Art de la joie se vend à 130 000 exemplaires, et en Italie les éditeurs qui avaient refusé ce texte pendant des années se battent pour le publier. « J’ai ainsi reçu une leçon fondamentale : plus une œuvre est importante, plus elle est en danger, parce que dans sa singularité, précisément, il y a quelque chose qui fait qu’elle n’est pas immédiatement assimilable. Tout le travail de l’éditeur est de faire le lien entre la chose étrange que l’on va repousser et celle que l’on va absolument adopter. Si je n’avais pas eu cette expérience avec L’Art de la joie, je ne ferais pas mon métier de la même manière ». Depuis, le Tripode ne cesse de mettre en gloire « l’extraordinaire archipel littéraire » qu’a révélé L’Art de la joie en publiant tous les livres de son auteure.Prix Renaudot 2018 pour Le Sillon de Valérie Manteau, Prix Roman France Télévisions 2019 pour Dérangé que je suis d’Ali Zamir, prix du roman Fnac 2019 pour De pierre et d’os de Bérengère Cournut, les récompenses sont aussi venues récemment adouber le travail de défricheur de Frédéric Martin, qui, plus que tout, se réjouit que la vie du lauréat soit radicalement changée après cela. Quand on aborde les titres de la prochaine rentrée, l’éditeur mentionne immédiatement 24 fois la vérité de Raphaël Meltz : « C’est un auteur que je suis depuis vingt ans. L’écriture est souvent une recherche, vous savez quand un auteur a trouvé. Là, typiquement, il y a une forme de cristallisation, c’est sa grande œuvre » conclut-il, enthousiaste.      5 livres qui ont compté dans le parcours du Tripode-    Jacques Abeille, Les Jardins statuaires : « Un roman un temps maudit, désormais mythique, que ses lecteurs placent entre les œuvres de Tolkien et Gracq »-    L’homme qui savait la langue des serpents : « Le livre culte du Tripode. Une épopée truculente à l’imaginaire foisonnant »-    Edgar Hilsenrath, Le nazi et le barbier : « Ce roman majeur d’Edgar Hilsenrath est une épopée traitant l’Holocauste avec une verve et un humour hors normes »-    Golierda Sapienza, L’Art de la joie : « Immense roman sur le désir et la liberté, c’est le chef-d’œuvre de Goliarda Sapienza, le roman d’une vie »-    Juan José Saer, L’Ancêtre : « Le livre des origines. Un bijou littéraire basé sur un fait historique, une fable universelle qui interroge le sens des destinées humaines et le pouvoir du langage »
  



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